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Fenêtres sur le passé
1890
Mémoire d'un Breton - Moreau de Jonnès

Source : La Dépêche de Brest 29 décembre 1890
Une revue historique vient de publier les mémoires de Moreau de Jonnès, qui mourut en 1870,
après une vie dont les trois quarts avaient été consacrés à l'étude de la statistique, une vie de travailleur, de savant, d'homme de bien, des mieux remplies.
Moreau de Jonnès, cousin du fameux Moreau, était, comme le rival de Bonaparte, Breton.
« Je suis né, dit-il, en Bretagne le 14 mars 1778 ou, plus probablement, une quinzaine de jours auparavant. »
Cette incertitude est peu de chose dans une vie de quatre-vingt-douze ans.
Il écrivait ces lignes par lesquelles commencent ses mémoires, peu de temps avant de mourir.
Un vieillard, presque centenaire, contant les jours de son enfance,
on devine tout de suite que le récit a grand charme.
Et, en effet, sans visée aucune à faire œuvre d'écrivain, Moreau de Jonnès rappelle ses souvenirs
de l'autre siècle avec une bonhomie attachante.
Conduit à Paris, comme il était encore au berceau,
il approcha quelques-uns des grands personnages de l'ancien régime,
le cardinal de Rohan, le duc d'Orléans, le comte d'Artois,
et il a conservé toute vive l'impression qu'ils firent sur sa jeune imagination.
« C'était, dit-il du premier, un homme d'environ cinquante ans,
mais qui semblait beaucoup plus jeune, par le soin qu'il mettait à faire valoir
ses avantages.
Il était vêtu bien moins comme un successeur des apôtres que comme l'un des plus élégants courtisans de Versailles ;
ses bas et la doublure de son petit manteau étaient teintés de rouge,
comme il appartient à un prince de l'Eglise ;
mais il paraissait attacher un moindre prix à sa croix pastorale
qu'à son cordon bleu du Saint-Esprit et surtout à la beauté de sa jambe,
qu'on disait parfaite...

Louis René Edouard de Rohan Guéméné
Une seule fois seulement, il nous donna sa bénédiction et,
quoique nous l'eussions reçue très convenablement,
il s'en dispensa dans la suite.
On prétendit qu'il s'était trompé... »
Moreau de Jonnès voyait passer le galant cardinal dans le jardin de son hôtel de Soubise, où, par faveur gracieuse,
il permettait qu'on menât jouer les enfants du voisinage.
Un jour, les promeneurs du jardin furent mis en émoi par un bruit extraordinaire ;
tous les enfants et leurs bonnes aussitôt d'accourir à une porte qui donnait sur la rue du Temple.
Une procession s'avançait avec des bannières et des chants nasillards.
« Nous vîmes venir, écrit Moreau, deux rangées de moines,
la tête rasée, les pieds nus, ceints de grosses cordes
et portant des cierges, des missels et de vieux sabres rouillés.
Au milieu marchaient des hommes barbus, échevelés, basanés,
à moitié nus, représentant des chrétiens qui avaient été tenus
en esclavage par les Barbaresques et rachetés à prix d'argent
par les religieux de Malte.
Ils traînaient après eux, bruyamment,
les chaînes dont ils avaient été chargés, et agitaient,
en les faisant claquer les fouets qui avaient servi à les fustiger.
Ils étalaient d'autres instruments de supplice,
et montraient leurs dos sacrifiés par les coups qu'ils avaient reçus de leurs maîtres.
Les moines mettaient à profit la pitié et l'indignation
des spectateurs pour remplir les escarcelles
qu'ils tendaient en provoquant opiniâtrement les charités.»
Moreau eut grand peur d'abord, à la vue de ce spectacle ;
mais on lui dit que tout cela n'était qu'une « arlequinade »
où les moines gagnaient chaque année un revenu de 30,000 francs au moins, les prétendus esclaves rachetés,
de simples gens du faubourg loués et grimés pour la circonstance, et, en son âme d'enfant, il trouva la chose plus « hideuse » encore.
L'âge venu de commencer ses études, Moreau de Jonnès
fut ramené en Bretagne.
On le mit au collège de Rennes.
Les classes étaient de grandes salles rectangulaires,
où pouvaient prendre place deux cents écoliers et plus.
« Chacun de nous, dit Moreau, avait un banc à dossier isolé
et ses pieds reposaient sur un socle garni de paillassons.
À une extrémité de la salle, était la porte d'entrée ;
en face, à l'autre bout, s'ouvrait le cabinet du professeur,
tout rempli de livres et de paperasses...


Au moment où la grosse cloche, suspendue sur la place et règle immuable de nos destinées,
faisait entendre son dernier tintement, le professeur nous apparaissait, la tête couverte de sa toque de velours noir, vêtu d'une longue simarre à collet d'hermine, et précédé de son massier, habillé comme un valet de carreau
et tenant en main un énorme bâton augural, signe de ses orgueilleuses fonctions.
Le professeur s'avançait processionnellement vers sa tribune, il y montait, disait une prière de cinq minutes,
à laquelle tous les élèves répondaient bruyamment :
Ainsi soit-il !
Et le travail commençait.
La classe finie, au dernier coup de cloche, annonçant la fin du travail, chaque étudiant sautait par-dessus les tables et se précipitait dans la grande cour.
Il y avait là, pendant un quart d'heure,
une cohue formée du mélange de toutes les classes.
C'était un marché, une foire, un bazar, un rendez-vous, un conciliabule où se tramaient de noirs complots.»
Rennes alors était fort agitée ;
le Parlement préludait à la Révolution
en résistant aux volontés du ministère ;
et dans les rues la troupe, détestée de la population, résistait difficilement à une foule très excitée.

La jeunesse des écoles prenait parti dans ces luttes.
Un jour, les étudiants résolurent d'incendier le camp du régiment de Royal Bouillon,
par le moyen qu'avait employé Archimède contre la flotte romaine devant Syracuse :
douze cents miroirs furent par eux réunis ;
une meule de foin incendiée à grande distance donnait à tous l'espoir du succès,
quand l'ordre arriva au régiment honni de quitter Rennes.
Dix ans plus tard, un camarade de Moreau de Jonnès gémissait encore de leur désappointement.
Une jeunesse animée de tels sentiments ne pouvait regretter beaucoup l'ancien régime.
Moreau de Jonnès en décrit ainsi les effets en Bretagne :
« La Bretagne, dont les habitants bourgeois et paysans passent pour être d'un caractère opiniâtre et revêche, obligeait ses maîtres à compter avec elle quelque peu, et l'oppression était moindre qu'ailleurs.
Au lieu de deux cent soixante-douze droits féodaux, il y en avait à peine deux cents qui pressuraient le peuple.
Quand ces droits n'étaient pas ruineux et n'enlevaient pas aux pauvres gens, faute de payer, leur châlit,
la porte et la fenêtre de la chaumière ou, qui pis est, leur liberté personnelle, ils étaient d'odieuses humiliations,
la marque du collier de l'esclavage ou le cal qui se formait aux genoux à force de prosternations obligées.
Le seigneur du lieu avait droit à toutes les primeurs sans exception ;
il faisait battre l'eau des fossés de ses manoirs par ses manants,
afin que le coassement des grenouilles ne l'empêchât pas de dormir.
Il exigeait à Montfort le service, de jour et de nuit,
de trois jeunes villageoises en trois occasions différentes :
lors d'un pèlerinage, d'une prise d'armes ou de ses fiançailles.
Il fallait à un prieuré l'hommage d'une rose en hiver
et d'un baril de glace en été.
Le varech nécessaire pour fumer les terres des manoirs était recueilli
sur les rochers de la côte et transporté par les paysans
à titre de corvée seigneuriale.
Tous les chevaux achetés à la foire de la Sainte-Mélaine
étaient soumis à courir bague contre un poteau,
où leurs cavaliers devaient enfoncer une baguette.
Les filles à marier étaient tenues, sur la paroisse de Saint-Hélier,
à franchir, un jour de fête, un échallier de trois pieds de haut :
usage fort divertissant, parce qu'il y en avait bien peu
qui ne montrassent leurs jarretières rouges.

L'une d'elles ayant fait pire encore, elle fut si honteuse et si humiliée des rires qu'elle avait fait éclater
qu'elle courut se jeter à la rivière et se noya.... »
Et dès que sa taille, qui trompait sur son âge, et sa force le lui permirent, à quatorze ans,
Moreau de Jonnès prit les armes et combattit pour la Révolution libératrice.