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Fenêtres sur le passé
1893
Le crime d'un marin-pêcheur de Fouesnant
Source : Le Finistère juin 1893
Le crime d’un marin-pêcheur de Fouesnant
Le 10 juin, vers six heures du soir, un meurtre a été commis, près de Fouesnant,
sur la personne de la nommée Hervé (Anne), 28 ans, sans profession, par le nommé Diligeard (Corentin), 38 ans, marin-pêcheur, mari séparé de la victime.

Le mariage des époux Diligeard remontait à 12 ans environ.
Le mari était brutal et violent, la femme de mœurs un peu légères.
La mésintelligence ne tarda pas à éclater dans le ménage.
Cela dura jusqu'au 10 janvier 1889, époque à laquelle
la femme obtint, par jugement du tribunal civil de Quimper,
la séparation de corps, convertie en divorce par jugement rendu
par le même tribunal le 6 décembre 1892.
À partir de ce moment Diligeard quitta le pays pour s'embarquer
à Saint-Nazaire à bord d'un navire de commerce.
La femme abandonna, de son côté, l’ancien domicile conjugal,
pour aller habiter le bourg de Fouesnant.
Dans le courant de la semaine dernière, Diligeard
reparut subitement à Fouesnant.
Il était armé d'un revolver et menaçait de tuer l'amant de sa femme divorcée.
Cette dernière se trouvait au dernier terme d'une grossesse.
II continua ses menaces pendant quelques jours, puis se rendit à Concarneau où il fit la pêche.
Tout à coup, le 10 courant, vers six heures du soir, on le vit se diriger en courant vers la demeure de la femme Hervé.
Une discussion s'engagea.
Cette femme essaya de sortir, mais Diligeard, qui avait prémédité son crime,
la précéda dans une petite cour qui se trouve devant la maison.
La, tirant de sa poche un grand couteau qu'il avait acheté à dessein la veille,
il saisit d'une main la victime par les cheveux et de l'autre lui plongea à plusieurs reprises son couteau dans la gorge.
Elle eut encore la force de se transporter, à 150 mètres de là, au bureau du brigadier de gendarmerie,
perdant à flots son sang, et elle expira entre les mains des hommes de la brigade.
L'assassin qui paraissait poursuivre sa victime se laissa arrêter, sans faire de résistance, à quelques pas de la caserne.
Il n'avait aucunement l'air de regretter son crime « Le coup est fait, tant pis », s'est-il contenté de dire.
Du mariage des époux Diligeard sont issus trois enfants dont l'ainé à dix ans.
Le meurtrier a été écroué à la maison d'arrêt de Quimper.

Source : Le Finistère octobre 1893
Aujourd'hui viennent à la Cour d'assises les débats d'une affaire d'assassinat accomplie
dans les circonstances les plus dramatiques.
Le crime abominable qui, il y a quelques mois, jetait la consternation dans le pays de Fouesnant,
d'ordinaire si paisible, est l’œuvre d'un mari divorcé.
Mettant à exécution les menaces de mort qu'il n'avait cessé de proférer contre son ancienne femme, le meurtrier, après avoir assassiné la mère sous les yeux de l'un de ses enfants, se vantait,
devant le cadavre à peine refroidi de sa victime, d'avoir fait l'œuvre d'un justicier.
Corentin Diligeard, marin du commerce, est un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, vigoureux, sec,
aux traits énergiques et durs.
Son teint pâle, ses yeux renfoncés dans l'orbite, son langage, son attitude,
tout chez cet homme révèle la force de volonté, la brutalité et la violence.
Cependant, depuis la clôture de l'information, Diligeard semble avoir beaucoup perdu de son assurance
et ce qui le démontre bien, c'est qu'il a failli se faire justice à lui-même en essayant de se pendre à la prison.
Il a pour défenseur Me de Chamaillard.
M. Drouot, procureur de la République,
soutiendra l'accusation.
Comme pièce à conviction ;
les effets ensanglantes de la victime, une chaise, un revolver, des cartouches, et enfin l'instrument du crime, un couteau.

Acte d'accusation
La nommée Anna Hervé, âgée de 28 ans, épouse divorcée de Corentin Diligeard, habitait Fouesnant
avec les trois enfants issus de son mariage, qu'elle élevait du produit de son travail, lorsque, le 10 juin 1893,
elle fut assassinée par Diligeard dans des circonstances les plus criminelles, et avec une préméditation antérieurement avouée de la façon la plus cynique.
Diligeard avait épousé Anna Hervé le 18 janvier 1882, elle n'était alors âgée que de 17 ans.
Cette union ne fut pas heureuse.
Le mari avait des habitudes de brutalité révoltante, il frappait et blessait sans motif sa jeune femme,
encore que la conduite de celle-ci fût irréprochable à tous les points de vue.
Le 17 mai 1893, Diligeard fut condamné pour coups volontaires à Anna Hervé à un mois d'emprisonnement,
le 31 juillet suivant elle obtenait la séparation de corps.
Une réconciliation intervint ; elle ne fut pas durable.
Le 23 février 1888, pour faits analogues, Diligeard était condamné à 15 jours d’emprisonnement.
Le 16 janvier 1889, un second jugement de séparation de corps était rendu et le 6 décembre 1892,
la séparation était convertie en divorce, les sévices exercés étaient des plus graves.
Toutes ces procédures, tant civiles que correctionnelles, établissent les torts du mari, sans qu'on y trouve
le moindre grief contre la femme, dont la vie, sauf dans les derniers temps, ne donna lieu à aucune critique.
Ces condamnations ne sont pas les seules qui aient été prononcées contre Diligeard.
En 1892, Anna Hervé, restée seule et sans appui, eut la faiblesse
de prendre un amant des œuvres duquel elle devint enceinte.
Diligeard, qui s'était mis à naviguer, était alors à Saint Nazaire.
Il apprit cette nouvelle, tant par des tiers que par une lettre
de sa femme à laquelle il écrivait quelquefois.
Il proféra immédiatement contre elle et contre le père supposé
de l'enfant qui allait naître des menaces de mort, qui devaient, jusqu'à l'accomplissement du crime,
se répéter sous toutes les formes.
En même temps, il annonçait hautement son intention
de revenir à Fouesnant.
Il n'est pas sans intérêt de constater que cet homme,
qui gagnait largement de quoi subvenir à ses besoins,
laissait ses enfants dans le dénuement le plus complet ;
la mère seule, par un travail assidu, pourvoyait à leur existence, et,
au dire de tous les témoins, l'assurait d'une façon complète.

Effrayée de l'attitude de son mari, dont elle connaissait le caractère, Anna Hervé s'adressa
au maire de Fouesnant et au parquet de Quimper.
Le parquet fit admonester Diligeard par la police de Saint-Nazaire.
Celui-ci ne tint aucun compte de ces avertissements.
Le 3 juin, il arrivait à Fouesnant, armé d'un revolver, proférant de continuelles menaces,
annonçant à qui voulait l'entendre son intention d'assassiner sa femme.
Il tint des propos de même nature aux nommés Kéroulin, Marie-Louise Gallo, à la femme Dantec, à la femme Renot,
à Le Gall et beaucoup d'autres.
Au cours de la journée du lendemain 4 juin, il accabla d'injures et de provocations
un boulanger du nom de Kéroulin que, sans motif aucun, il accusait d'être l'amant d'Anna Hervé.
Dans l'après-midi, il s'enivra.
Un autre témoin, le sieur Bonenfant, le trouva ivre-mort dans le verger qui aliénait à la petite habitation
d'Anna Hervé et profita de l'occasion pour lui enlever son revolver.
Ce même jour, admonesté sévèrement par la gendarmerie, il nia hypocritement avoir aucune mauvaise intention.
Le 5 juin, il retourna à Concarneau.
Passant par la Forêt, il affirma à plusieurs personnes, Bonenfant, Bertholom, la femme Montfort et la femme Troboë,
qu'il exécuterait son dessein.
Le 9, il parla dans le même sens aux nommés Lijeour et Ferréc.
Enfin, le samedi 10, contrairement à l'usage,
il demandait à son patron de le payer et,
vers deux heures de l'après-midi, il acheta à Concarneau
un couteau a large et forte lame qui, quatre heures plus tard,
devait lui servir à commettre le crime.
Il quitta ensuite Concarneau pour se rendre à Fouesnant.
Dans le trajet, deux femmes, la veuve Le Moigne et la femme Ronot, l'appelèrent en vain ;
il tint seulement à la seconde ce propos significatif :
« J'ai toujours le courage de faire ce que j'ai promis ! »
Il arriva à la maison d'Anna Hervé par un chemin détourné
et trouva celle-ci avec une autre femme, Marie Cariou,
qu'il écarta brusquement.

La malheureuse victime qui, à son approche, avait manifesté la terreur la plus vive,
se borna à lui dire qu'elle ne méritait pas la mort.
Leur fils Alexandre, enfant de 5 ans, survint alors et ce fut en sa présence, après avoir un instant tenté de l'écarter, que l'assassin poussa Anna Hervé hors de la maison, et, dans la cour, avec la dernière violence,
lui plongea plusieurs fois son couteau dans la gorge.
La jeune femme tomba, se releva et put encore courir à la gendarmerie en comprimant ses blessures avec la main.
L'assassin la suivait en ricanant, en prononçant des paroles odieuses :
« Allez, toujours, vous n'irez, pas loin sans tomber».
Un quart d'heure après, Anna Hervé expirait.
Diligeard, immédiatement arrêté, n'a manifesté aucun repentir.
Cet homme était depuis longtemps la terreur du pays.
II avait subi plusieurs condamnations.
En raison de la longueur présumée des débats, un treizième juré est adjoint au jury du jugement.
Trente-cinq témoins à charge et six témoins à décharge ont été cités.
Interrogatoire.
M. le Président énumère tout d'abord les cinq condamnations encourues par Diligeard, la plupart pour coups à sa femme,
et fait connaître que les renseignements recueillis
sur son compte le représentant comme un homme
d'une réputation très mauvaise et
comme un être vindicatif et brutal.
Diligeard : Jamais je n'ai été brutal envers quelqu'un,
et je le prouverai.
M. Drouot : Mais vous l'avez été envers votre femme !
Diligeard : Vous verrez, cela tout à l'heure.
M. Drouot : On ne vous connaît qu'une qualité,
c'est que vous êtes un bon marin.
Diligeard : J'ai toujours bien fait mon service.

M. Drouot : En 1882, à 21 ans, vous avez, épousé Anna Hervé ;
l'année suivante, vous étiez condamné pour coups à votre femme.
Diligeard : C’est vrai.
M. Drouot : Cependant votre femme était d'une conduite irréprochable ?
Diligeard : Oui, on dit cela ; pourtant je l'avais trouvée sur les genoux d'un marin,
alors je l'ai frappée, et c'est comme cela qu'est venue ma condamnation.
M. Drouot : Votre femme ayant obtenu une première séparation, celle-ci fut plus tard convertie en divorce,
vous n'avez pas eu de suite connaissance de cette décision, mais on vous l'a signifiée en mai dernier à Saint-Nazaire.
Diligeard : Pourtant, ma femme, dans ses lettres, m'appelait toujours « mon cher mari ».
M. Drouot : La note de police faisait remarquer que vous n'aviez plus aucun droit sur votre femme.
Diligeard : Pourquoi alors m'écrivait-elle d'aller la rejoindre.
M. Drouot : Votre femme élevait très bien vos enfants ?
Diligeard : Ce n'était pas difficile avec ce que je lui envoyais.
Président : Mais il est établi que vous ne lui avez rien envoyé.
Diligeard : Je le prouverai.
Président : Et vous ferez bien.
M. Drouot : À un moment donné, votre femme a eu un amant ;
elle a commis une faute, et ce qui semble la cause de son changement de conduite, c'est l'abandon, la misère !
Diligeard : Jamais ma femme n'a été dans la misère ;
elle était dans le luxe et tout brillait autour d'elle.
On m'a écrit cela, et vous avez les lettres.
M. Drouot : Donc, votre femme est devenue enceinte
et elle devait accoucher en juin.
Cette grossesse vous avait vivement ému et vous avez voulu vous venger d'elle et de l'auteur de sa grossesse ?
Diligeard : On a dit cela, mais ce n'est pas la vérité.
Pour mieux établir l'état d'esprit, dans lequel se trouvait
alors Diligeard, il est donné lecture de plusieurs lettres
de l'accusé à sa femme et dans lesquelles on rencontre
des menaces de mort pour ainsi dire à chaque ligne.
Bien entendu, Diligeard combat le sens de ces lettres
et nie avoir eu véritablement l'intention de tuer sa femme.
M. Drouot : La preuve que vous aviez cette intention
c'est que vous avez acheté des cartouches,
la veille de votre départ de Saint-Nazaire ?
Diligeard : Non, je le jure et je le prouverai.
M. Drouot : Le jour de votre arrivée dans le pays vous avez dit
à plusieurs personnes que vous alliez tuer votre femme ?
Diligeard : Je l'ai même dit à plus de cent personnes,
parce que je voulais faire peur à ma femme pour qu'elle dise
le nom du père de son enfant.

M. Drouot : La preuve que vous vouliez la tuer, c'est que vous l'avez fait.
Diligeard : C'est malheureux pour moi.
Président : Pour elle aussi, je pense, et aussi pour ses enfants.
M. Drouot : Une autre preuve, c'est que, après qu'on vous ait enlevé votre revolver pendant votre sommeil,
vous avez acheté un couteau le 10 juin et quatre heures après, vous vous en êtes servi pour accomplir votre crime.
Diligeard : J'avais besoin d'acheter ce couteau pour mon travail, je n'avais l'intention de tuer personne.
Arrivant à la scène du crime, M. le Président dit :
Diligeard, vous avez frappé votre femme de plusieurs coups de couteau dans le cou.
Diligeard : Je ne sais pas comment j'ai frappé, ni combien de coups j'ai portés.
M. Drouot : La pauvre femme, comprimant avec ses mains le sang qui coulait à flots de ses blessures,
est allée rendre le dernier soupir dans la caserne de gendarmerie.
Diligeard : Je lui demandais le nom du père de son enfant, elle m'a dit qu'il était à Orléans
et que je le verrais dans un mois, alors je suis devenu comme fou, j'aurais trouvé un fusil, une hache,
que j'aurais fait tout pareil, je vous assure.
M. Drouot : Avez-vous des regrets aujourd'hui ?
Diligeard : Oui, car je préférerais être mort moi-même et, si j'avais pu réussir, je ne serais pas vivant aujourd'hui,
car il vaut mieux être mort que d'être comme cela.
M. le Président. Certes, il vaut mieux être mort que d'être un assassin !
On entend ensuite les témoins.
Diligeard à un mot à dire à tout et se défend avec une grande énergie.
Tous les témoins à charge sont entendus.
Les témoins à décharge ne précisent rien ;
un d'eux, Caillou (Jean), qui a été en mer avec Diligeard, dit que c'est un bon « zigue ».
M. Marcellin, gardien-chef de la maison de justice, raconte la tentative de suicide de Diligeard à la prison.
À 6 h. 1/2, l'audience est levée et renvoyée au lendemain 11 heures.

L'audience reprend à 11 heures 1/4.
M. le Président fait passer sous les yeux des jurés le couteau et le revolver saisis sur l'accusé,
puis la parole est donnée au ministère public.
Après un brillant réquisitoire de M Drouot, procureur de la République, qui réclame la peine capitale contre Diligeard, et la plaidoirie de Me de Chamaillard, le jury se retire pour délibérer.
Diligeard, reconnu coupable d'assassinat, bénéficie des circonstances atténuantes,
et est condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Bagne de Guyane
Embarqué pour le bagne de Guyane
sur le "Ville de Saint Nazaire"
le 5 avril 1894
Supposé noyé le 10 juillet 1894.
Jugement en faveur de l'affirmation
du 17 janvier 1895
Tentative d'évasion, accident, suicide ?


