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Fenêtres sur le passé
1897
La bonne pipe

Source : La Lanterne 6 juillet 1897
Auteur : Jean Ajalbert
La Louise, qui fait le service postal du Conquet à Molène et Ouessant, va lever l'ancre.
Miniou, « le capitaine Miniou », qui commande la Louise, depuis tantôt quinze ans, à travers ces redoutables écueils, monte sur la passerelle.
Six heures du matin, d'un matin de pluie à verse,
le temps qui semble pris pour toute la journée.
La sirène pousse son déchirant appel, un dernier canot accoste,
avec le facteur de Molène chargé de commissions, et qui porte
encore à la main une pipe d'un sou, une fragile pipe de terre blanche toute neuve.
Il ne la lâche pas, ne sait où la poser, jure entre ses dents
qu’on ne l'y reprendra plus à accepter de pareilles corvées.
On part.
Pas d'autres passagers que nous et le facteur.
La pluie a sans doute arrêté les touristes, très nombreux cette année, paraît-il, à cause du Drummond Castle qui se perdit dans ces parages
il y a juste un an ;
des victimes retrouvées sont restées ensevelies dans les deux îles
et dans quelques cimetières de la côte ;
on vient de célébrer çà et là le lugubre anniversaire, de distribuer
des médailles, de poser à Molène l'horloge que la compagnie du navire a donnée à l'île, en reconnaissance de la conduite de ses habitants.

Jean Ajalbert
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Pauvre Molène, qui ne savait pas trop l'heure jusqu'à présent :
On y manque de beaucoup de choses, même de pain ;
c'est du continent que lui vient sa provision, trois fois par semaine en été, deux fois le reste de l’année, et probablement on n'y trouve pas la vulgaire pipe blanche d'un sou puisque quelque fumeur la fait venir par le facteur, qui en est fort embarrassé.
La Louise n'est point confortable :
on s'y assoit sur les colis, on s'y accote au hasard ;
il y a bien des bancs mobiles, mais on dégringole avec toutes les cinq minutes, et par la mer la plus innocente,
aux traversées les plus calmes, on est douché fortement ;
et c'est sur un banc que s'est installé le facteur qui roule à terre avec nous — sans casser la pipe — il a de la chance.
La conversation est sur la tragique aventure du Drummond-Castle, naturellement, qui dort, sombré tout entier, sous les plis mouvants
de cette immensité.
Machinalement, on penche le regard sur les vagues, on cherche, comme si quelque trace devait paraître :
il n'y a pas de déchirure du flot à l'endroit où sombra le bâtiment et où, cependant, les hommes de la Louise vous disent :
c'est là.

Ils nous montrent un « caillou » où le navire toucha, pour aller s'engloutir un mille plus loin.
Ils racontent comment on découvrit la place par l'huile qui flottait sur les flots, l'huile des machines.
Et là, des pêcheurs d'Ouessant purent tirer la pomme du mât…
mais la plate, trop petite, ne put le prendre ;
elle retourna après avoir débarqué les deux autres ;
mais il était mort… pas depuis longtemps car, en revenant à terre, il avait encore les doigts tout chauds.
Pense que si nous avions passé de l'autre côté, au lieu de cette route-ci comme ça nous arrive,
nous en aurions peut-être sauvé plus de soixante.
Voici Molène.
La pluie cesse un peu, dans la petite brume nous apercevons une jetée, un clocher ;
de lourdes fumées blanches s'écrasent contre le ciel bas, des goémons qu'on brûle pour faire de la soude.
On stoppe devant un rivage déchiqueté, et l'on décharge les provisions.
Une barque s'emplit de pains, de larges tourtes que l'on empile, qui montent, montent ;
le patron de la barque en a bientôt jusqu'aux épaules, debout, à godiller ;
rien de plus pittoresque que cette barque qui s'éloigne, enfoncée jusqu'aux bords sous le poids de ces pains ;
une autre barque prend un quartier de cochon, des caisses de limonade et de pierres, quelques paniers,
et les paquets du facteur qui se prépare à prendre place, toujours embarrassé de la pipe blanche.
Ravitaillement primitif !
Un coup de rame de travers, et les pains là-bas, et la limonade et le quartier de cochon,
et la correspondance vont faire la joie et l'étonnement des langoustes.
Si les langoustes s'étonnent encore ici, avec tout ce qu'elles peuvent apercevoir en ces terribles gouffres !
C'était un matin, comme aujourd'hui, nous dit le mécanicien de la Louise…
Il avait fait de la brume, la nuit…
Voilà que nous rencontrons des épaves de toutes sortes, des boîtes d'ananas, des caisses d'épices ou de suif.
Mais nous, nous n'avons pas le droit de chasser les épaves, à cause de la poste.
Il faudrait qu'on trouve un naufragé : alors, on pourrait explorer.
Nous arrivons à Ouessant, où nous disons que, sûr, un bateau s'est perdu.
Des hommes sortent avec leurs plates, et ils trouvent deux matelots
qui s'étaient sauvés sur des panneaux…
Il y avait un autre naufragé qui vivait encore, un officier
avec une ceinture de sauvetage ;

Ouessant
Charles Cottet
Collection particulière
1913
Les hommes de la Louise plaisantent le facteur :
s'il y a de la brume, ils ne reviendront pas d'Ouessant,
comme il y a quelques semaines où ils durent y coucher deux nuits ;
et le facteur, que l'on prend en retour, devra coucher à Molène.
Le facteur va sauter dans le canot ;
il saute et la pipe est en morceaux !
Après l’avoir apportée jusque-là.
Le facteur regarde les trois morceaux qu'il a ramassés, les contemple…
Oh, il peut examiner !
Le fumeur qui espérait sa bonne pipe ne l'aura pas,
et c'est combien de jours à attendre maintenant.

Deuil à Ouessant
Charles Cottet
Musée des Beaux-Arts Gand
1903
Et plus qu'au Drummond Castle, je songe au malheureux fumeur qui,
sur l'horloge neuve, a su l'heure de l'arrivée de la Louise, longuement espéré l'arrivée du facteur et de la pipe consolatrice, escompté la joie de ficeler le tuyau, de la tremper dans un peu d'eau-de-vie, de la bourrer,
et d'entreprendre un savant, un amoureux culottage.
Peut-être est-ce le gardien du phare ?
Lui qui guide aux nuits les navires errants de ces roches maudites.
Et la Louise n'a pas été capable de lui apporter le petit fourneau de terre où se réchauffe son guet des nuits !
Peut-être le maître d'école, le curé exilé ici ?
Ou bien quelqu'un des pêcheurs de ces bateaux qui courent sous le vent, dont un passe en course fantastique
devant nous, avec les trois hommes aux suroits et aux cirés jaunes, sous des voiles rouges ?
Tout trempé de mer et de ciel, de la vague et de la pluie, il va s'acheminer vers sa cabane.
Oh ! La bonne journée que c'eût été, devant l'âtre où le maillot sèche à la chaleur des bouses séchées,
dont on fait du feu, dans l'île…
Et rien !
Nous continuons sur Ouessant à travers les roches fantomatiques, dressées comme des murailles crénelées devant nous ;
d'autres s'allongent en dents de scie aiguës, d'autres pointent à peine — tout cela, farouche ou sournois..
Mais la mer est si bénigne, aujourd'hui, un lac tranquille et bénévole, qu'on ne peut croire à la catastrophe du Drummond Castle.
Et le désarroi du fumeur qui ne recevra pas sa pipe
me touche plus profondément !

Ouessant émerge en dures et hautes falaises nettement découpées, après tous ces récifs tailladés qui hérissent
le trajet, et, sur la hauteur qui domine le port de Lampaul, les insulaires attendent le bateau :
des femmes au visage typique, aux cheveux courts divisés d'une raie et tombant sur le cou naturellement,
en coiffe carrée sur le haut de la tête, des femmes au corsage épinglé recouvert d'un fichu en pointe, en jupe courte, toutes chaussées de bas de laine et de galoches ;
des enfants ; quelques touristes ; pas d'hommes, tous courant la mer ;
ce sont les femmes qui cultivent la terre.
À l'auberge Stephan Tizien, des pensionnaires, oui, qui ne redoutent point la sauvagerie de ce petit bloc de roche perdu dans cette forêts de récifs, sans communication avec le continent que par la Louise tous les deux ou trois jours.
Ouessant, où le pain est exquis, sans doute fait avec l'eau de mer ;
Ouessant, aux minuscules moutons, que l'on vend deux ou trois francs, et qui broutent entravés deux par deux,
ou trois, sans abri contre le soleil ou le vent que de petites murailles s'entrecroisant.
Et ce sont de petites cultures entre des enclos de pierres, qui divisent toute l'île en étroits compartiments.
Sur le faîte de ces murs, des bouses pour le feu de l'hiver, qu'on retourne soigneusement
et qu'on accote les unes aux autres, pour les faire sécher sur les deux faces et les bords.
Des maisons basses, sous les hauts phares qui se lèvent aux extrémités de l'île ;
et partout des moulins, aux ailes repliées comme des voiles.
À l'auberge, la langouste et le ragoût de mouton, le menu ordinaire.
Quelques hôtes :
le peintre Cottet, aujourd'hui célèbre, que le hasard me fit connaître, il y a cinq ou six ans à Camaret,
où il préparait les toiles qui lui ont valu sa première réputation.
Après un séjour à Venise et une exposition, rapportée de là, chez Bing, il revient à la Bretagne,
s'essaye à Ouessant à d'autres figures, dans cette âpre solitude salée.
Mais il n'est pas que d'acharnés travailleurs pour s'enfermer ici, loin de toutes les facilités, et de tous les agréments
de vivre, et du plus mince confort.
Un Anglais est là, un Monsieur à barbe grise, venu il y a un an par curiosité, après le naufrage du Drummond-Castle :
il ne veut plus partir, enchanté !
Armé d'une longue vue, il inspecte ces douloureux et poignants horizons, et s'y plaît,
satisfait du petit mouton chronique et de la langouste quotidienne de l'auberge.
De la brume, dense, tombe sur l'île ; si elle s'aggrave, Miniou ne partira pas, et il faudra attendre ici !
Méchante perspective.
Tout de même, on repart ; le brouillard éclairci, on reprend à Molène le facteur, penaud d'avoir cassé la pipe,
et que l'on raille de sa gaucherie.
Ils ont une horloge, à Molène, maintenant, que leur ont donnée les Anglais !
Est-ce qu'il faudra encore un naufrage pour leur mériter un vrai bureau de tabac ?
Pour qu'ils puissent fumer une bonne pipe, en mangeant le mauvais pain et en buvant la pauvre limonade
que leur expédie la Louise, le temps permettant…