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Fenêtres sur le passé
1938
Le naufrage de l'Étoile Matutine
par Pierre Avez
- Article 5 sur 7 -

Source : La Dépêche de Brest 4 décembre 1938
De ce jour, les opérations changèrent de tournure.
Finis le pillage et l'orgie !
La délégation de magistrats, venue de Brest à Plouguerneau, prit la direction du sauvetage de l'épave et parallèlement ouvrit une information sur les agissements criminels des Pagans.
Il y avait là :
Le juge d'instruction et son greffier, un substitut du procureur du roi, un huissier, un interprète hollandais,
un interprète breton et deux experts, sans compter l’état-major et l'équipage de L'Étoile Matutine, qui avaient trouvé asile pour la nuit dans une gentilhommière du voisinage, après avoir vainement frappé à toutes les portes roturières.
La protection de la délégation était assurée par un peloton de gendarmes à cheval, dont les moustaches hérissées, les grands chapeaux bordés, les aiguillettes, les bottes à éperons, les sabres cliquetants et les mousquetons inspirèrent aux Bretons une crainte salutaire.
Au reste, on ne semblait pas animé, pour l'instant, de méchantes intentions à leur égard.
C'est que leur concours était indispensable ;
indispensables aussi leurs barques pour accoster l'épave.
Les cloches de l'église de Plouguerneau sonnèrent à toute volée pour alerter tous les hommes valides de la paroisse.
Pendant quarante jours, ils travaillèrent à retirer de L'Étoile Matutine tout ce qui était en état de servir.
Dur travail, car le vent s'étant mis à la tempête vers le treizième jour, la mer n'avait pas tardé à disloquer l'épave.
Au prix de mille dangers, on parvint à crocheter et remorquer les bois flottants.
Il fallut draguer les abords de la chaussée de Garrek-Hir pour repêcher les ballots de coton et de drap, les ancres, les chaînes, les apparaux, jusqu'au canon du bord.
Pendant que les hommes, non sans maugréer ni se livrer à maints chapardages, effectuaient cette périlleuse besogne, les femmes et les enfants étaient employés à défaire les ballots et à étendre les étoffes, à sécher sur le gazon de la dune.
An Tad, Chouan et quelques fortes têtes avaient refusé de participer aux opérations de sauvetage.
Ils trouvaient dérisoire la rémunération de 20 sols par marée qui était allouée à chaque travailleur et celle de 12 livres qui récompensait les maîtres de chaloupes.
Quant à la pinte de vin et aux trois pots d'eau-de-vie destinés à parfaire ce salaire, qu'était-ce au prix de toute la boisson qu'ils avaient mise — eux, les malins — en lieu sûr ?
— On veut nous exploiter, disait An Tad, l'orateur de la bande.
Aux termes d'une vieille coutume, nous avons droit au tiers des marchandises sauvetées.
Il n'obtint pas satisfaction.
On se passa d'autant plus volontiers de son concours et de celui de ses compagnons réfractaires qu'ils étaient tous lourdement compromis.
— Le tiers du sauvetage ! s'indigna l'huissier Le Graët.
Qu'est-ce qu'il restera, alors, pour nos vacations ?
Le substitut Demizit le foudroya du regard.
L'imbécile !
Quel besoin avait-il d'étaler au grand jour la cupidité dont tous étaient animés ?
Bien sûr, ils auraient de grasses vacations.
Demizit, lui-même, supputait que l'affaire lui rapporterait quelque 800 livres ;
mais n'importait-il pas, pour la décence, qu'ils parussent ne pas s'en soucier ?

Jim Sévellec
Entre temps le juge d'instruction poursuivait son enquête.
Plus de deux cents témoins défilèrent, bonnets bas, dans la salle d'auberge où il avait établi son quartier général ; deux cents témoins, plus réticents les uns que les autres et qui luttaient de finasserie avec l'interprète, devant le juge crispé de colère et son greffier, vaguement goguenard.
Les précisions, il fallait les demander aux Hollandais, qui identifièrent nombre des Bretons ayant participé à l'attaque du navire et accusèrent Chouan de les avoir jetés à l'eau, où plusieurs d'entre eux périrent.
L'huissier Le Graët fut plus heureux.
Il battit la côte, afin (dit-il en son jargon savoureux) « de perquérir et faire les cherches et recouvrements nécessaires des effets et marchandises provenant du bris de L'Étoile Matutine ».
N'ayant pas trouvé de recors parmi la population de Plouguerneau ou des paroisses voisines, il dut faire appel au concours salarié de deux courageux citoyens de Lannilis.
Les perquisitions furent édifiantes.
Le Graët était un vieux renard, rompu à toutes les ruses paysannes.
On eût dit qu'il possédait le don magique de faire surgir du sol les épaves enfouies.
Au fait, sa méthode était simple.
Avisait-il, dans les courtils, les aires, les vagues, les landes, des zones de terrain formant dépression ou surélévation ?
Il y faisait verser une certaine quantité d'eau.
Si l'eau était absorbée rapidement, c'était signe que le sol avait été récemment creusé.
Par ce procédé, il fit de nombreuses trouvailles :
des épars, des filins, des câbles, des vergues coupées en morceaux ; des caisses d'oranges, des douilles et des cercles de barriques, voire de pleines barriques de vin et d'huile.
Les meules de paille, les tas de bois, les couettes de bale, les huches à grain : tout fut bouleversé par ses soins.
Il récupéra ainsi un butin énorme.
Par exemple, ni les injures, ni les menaces ne furent ménagées à ses assistants et à lui-même, ainsi qu'en fit foi l'un de ses procès-verbaux, ainsi libellé :
« Jean-Marie Floc'h, dit « Chouan », nous a dit et déclaré, en faisant force gestes et démonstrations des mains, qu'il avait, avant ce jour, mis pourpoint bas et qu'avant peu de temps, il aurait la vie de quelqu'un de nous. »
L'un des recors eut le tort de prendre cette menace à la légère et de s'attarder un soir, sur la dune, en compagnie d'une fille, car on constata sa disparition dès le lendemain.
Il fut trouvé noyé au pied de la falaise et son cou portait, imprimées dans la chair, les traces de deux mains énormes.
Chouan, que tout accusait du meurtre, fut appréhendé et longuement interrogé ;
mais on eut beau multiplier les menaces, les promesses, les adjurations, il ne consentit pas à ouvrir la bouche.
De tout le temps que devait durer son procès, il resta imperturbablement muet, indifférent aux êtres et aux choses, résigné à son sort inévitable.